Pour comprendre l'évolution de notre arrondissement, il faut remonter à l'Histoire de la Capitale et à son développement. Paris, à son origine, ne fut qu'un village de pêcheurs, d'agriculteurs et de nautoniers, installés au bord de la Seine, petit village marqué à ses débuts par la civilisation gallo-romaine. En dehors de ce centre s'étendaient des forêts, des zones agricoles qui limitaient la Capitale.
C'est vers le 11ème siècle que va s'élever le premier bâtiment durable : l'Abbaye de Saint-Martin des Champs, œuvre des moines qui fondèrent la paroisse de Chaillot. En 1109, les Abbés Génovéfains d'Auteuil échangèrent leurs terres normandes avec les abbés du Bec Hellouin alors propriétaires des terres d'Auteuil. Ils devinrent seigneurs d'Auteuil et construisirent une église sur cette clairière.
Cent cinquante ans plus tard, en 1260, le Roi Saint-Louis donna une terre à sa sœur Isabelle dans la plaine qui longe la rive droite de la Seine, où elle fondera un troisième centre religieux : l'Abbaye de Longchamp. Durant ces années, la population parisienne, enserrée dans des limites étroites, espérait s'évader des bruits et de l'inconfort.
Sur la route de l'Ouest qui mène à la forêt du Rouvray, réservées aux chasses royales, ces fondations religieuses ont exercé un pouvoir attractif et trois villages importants vont surgir : Passy, Auteuil, Chaillot.
A cette époque, on sort de la Capitale par la Porte de la Conférence ou alors on emprunte la voie d'eau qui va du Louvre au Point du Jour. Quelle est l'origine de cette appellation ? Certains prétendent que deux Seigneurs voulant s'opposer en duel avaient décidé de partir à cheval ensemble et de s'arrêter au " point du jour " pour se battre. Délicate version, sans doute romantique, mais peut-être fausse ! Deuxième explication plus maritime qui voudrait que les bateaux arrivent ou repartent au " point du jour ". Puis une autre explication, plus populaire : un cafetier aurait eu l'intelligence, près du débarcadère, d'ouvrir un établissement qu'il a appelé " Le Point du Jour ".
Les incertitudes de l'Histoire contribuent à entretenir le mystère. Tel le veut l'appellation de la Place de l'Etoile dont l'origine se situe entre la présence d'une fabrique de bougies ou, au contraire, d'une volonté déterminée de construire un ensemble urbain en forme d'étoile.
Jusqu'à la veille de la Révolution Française, une campagne paisible s'étend donc à l'Ouest de Paris avec ses jardins, ses cultures, ses vignes et ses petits villages qui regroupent des fermiers, des vignerons, des artisans, vivant de leur travail.
Telle sera l'origine de Chaillot, Passy et Auteuil qui constituèrent des pôles d'attraction. Paris présentait toutes les incommodités d'une ville peu urbanisée. Les amateurs de vie campagnarde seront séduits par d'autres possibilités. Pour sortir de la Capitale, en l'absence de routes commodes, il était tellement facile d'utiliser la voie d'eau qui assurait le transport des voyageurs et des marchandises.
Chaillot, à deux kilomètres, est un faubourg de Paris. On trouve le nom de la paroisse, dédiée à Saint-Pierre, dès l'année 1097. Elle dépend de l'Abbaye de Saint-Martin des Champs. Le nom de Chaillot tire son origine de " caillou " qu'explique la nature de son sol.
Chaillot est avant tout un ensemble agricole. Les noms des terres ont disparu tels l'ORME-RICHARD, le Fief TORVAL, la Ferme de MAYEUX dont les vaches assuraient le lait frais.
Sur les pentes de la Colline, en bordure de Seine, s'étale le domaine de NIGEON. L'Eglise, qui avait été commencée par la Reine Anne, sera consacrée en présence de la Reine Catherine de Médicis. Philippe de COMMYNES, le chroniqueur, possédait un château qui se situait à côté de l'Eglise. Après sa mort, il sera racheté par M. JEANNIN, premier président du Parlement de Paris. Après la mort de JEANNIN en 1621, Mme de CASTILLE vendra la propriété au Marquis de BASSOMPIERE. Les héritiers du Maréchal la céderont ensuite à Henriette de France, veuve du Roi Charles 1er d'Angleterre, qui en fera un couvent pour jeunes filles de grande famille. Louise de LA VALLIERE se réfugiera chez les Visitandines de Chaillot avant d'entrer chez les Carmélites. La Révolution devait en chasser les religieuses.
En 1627, Louis XIII décida le transfert de la Manufacture Royale de Tapis qu'Henri IV avait créée au Louvres sur les bords de la Seine. Cette Manufacture fournissait les grandes tapisseries qui ornaient les demeures royales. La Manufacture de la Savonnerie se trouva installée à l'emplacement actuel du Palais de Tokyo. Ce souvenir historique impressionna sans doute Mme Edith CRESSON quand elle envisagea de délocaliser les Gobelins !
En 1702, Louis XIV fit de Chaillot un faubourg de Paris sous le nom de Faubourg de la Conférence - Chaillot comptait à cette époque 2000 habitants - simplement séparé de Paris par la Barrière de Passy ou Conférence. La Capitale était entourée d'un mur de 3,30 mètres, percé de barrières où l'on percevait l'octroi, ce qui rendit ces barrières très impopulaires et explique les destructions dont elles seront l'objet dans la nuit du 12 au 13 juillet 1789.
Le Village de Passy, dépendance d'Auteuil à l'origine, commençait à la hauteur du boulevard Delesset et se prolongeait dans la rue de Passy. La grand-rue aboutissait au Bois de Boulogne. Un vaste domaine couvrait son territoire, de la Maison de Radio-France jusqu'à l'avenue Mozart. Le banquier Samuel BERNARD, à partir de 1720, lui donna sa dimension. A partir de 1747, il devient le Château de BOULAINVILLIERS dont l'hôte marquant sera LA POUPLINIERE qui reçut, pendant vingt ans, peintres, sculpteurs, grands seigneurs étrangers de passage. Après sa mort, le château fut loué au Duc de PENTHIEVRE.
Dépendant également de Passy, la Plaine de Passy, où se dressaient encore au 19ème siècle des moulins à vent. Passy comptait également un autre domaine qui descendait jusqu'à la Seine où fut construit l'hôtel de LAMBALLE, Ambassade de Turquie aujourd'hui. En 1700, le Duc de LAUZUN vint s'y installer.
En allant vers le Bois de Boulogne, se trouvait le Château de la Muette que Charles IX avait fait construire par Philibert DE L'ORME où aimait séjourner la Reine MARGOT. Après sa mort, le Château de la Muette fut réuni à la Couronne et devint le centre des chasses du Bois de Boulogne. Le Château de la Muette fut alors agrandi, transformé. La Duchesse de BERRY, fille du Régent, lui donna une fâcheuse réputation par certain excès. Lorsqu'elle mourut à 24 ans, son père s'empressa de rendre le Château à la Couronne royale. Louis XV y rencontra les filles du Marquis de MAILLY dont trois seront ses maîtresses, puis la Marquise de POMPADOUR s'y installa.
La Reine Marie-Antoinette aimait séjourner à La Muette, qu'elle préférait à Versailles. Après la Révolution, le facteur de piano ERARD racheta la propriété en 1822.
Un personnage exceptionnel fut aussi un citoyen de Passy pendant près de 10 ans : Benjamin FRANKLIN qui, dans le cadre d'une mission difficile, connut à Passy une vie très heureuse. Il habita dans une maison que lui avait prêté M. de CHAUMONT. Il assistera au Champ de Mars à l'envol des premiers ballons. Il sera présent quand PILATRE de ROZIER et le Marquis d'ARLANDES partiront dans les airs depuis la Pelouse de la Muette et il aura ce mot étonnant à un homme qui lui dit : " A quoi ça sert d'envoyer des hommes dans l'espace ? ", il répondra : " A quoi ça sert un enfant qui vient au monde ? ". En voyant s'envoler ces ballons, il envisagea l'utilisation militaire que représentait le transport des soldats pouvant parvenir derrière des lignes ennemies. Il travaillera aussi dans le laboratoire que Louis XV avait installé au Château de la Muette.
Comme FRANKLIN descendant de Passy vers Auteuil pour rejoindre les salons de Mme HELVETIUS, gagnons ce premier village d'Ile-de-France situé à l'Ouest de Paris.
Dès 1109, les moines vont mettre en valeur les terres d'Auteuil, c'est-à-dire la clairière : jusqu'à la Révolution, ils resteront dans ce village, produisant un vin dont ils faisaient présent à l'Evêque de Paris. L'Eglise dominait le village qui ne comptait que quelques centaines d'habitants. Le Cardinal de RICHELIEU avait une petite propriété où il entretenait des serres qu'il légua à la Cour de France. Louis XV les fit restaurer et réaménagea le Petit Château du Coq dont le parc descendait jusqu'à la Seine, à côté de la propriété de Mme HELVETIUS.
Très tôt dans l'Histoire, Auteuil est apparu comme un lieu de séjour idéal pour les Parisiens qui souhaitaient trouver la tranquillité. Plusieurs propriétés furent construites, BOILEAU et MOLIERE, les premiers, lui apporteront la célébrité. RACINE, LA FONTAINE, MIGNARD, LULLY, LA BRUYERE, fréquentèrent la Maison de MOLIERE, soupèrent à l'auberge du Mouton Blanc.
Au 18ème siècle, le salon de Mme HELVETIUS accueillera tout ce que Paris compte de beaux esprits : DIDEROT, d'ALEMBERT, CONDILLAC, HOLBACH, André MORELLET, André CHENIER, CHAMFORT, MALESHERBES, TURGOT. Le Temps des Lumières est arrivé. On avance, au cours de soirées brillantes, les idées les plus libres et les plus généreuses.
Les sources vont contribuer aussi à la réputation d'Auteuil et de Passy à une époque où l'eau jouait un rôle dans le développement des villages.
Dès 1650, une source d'eau claire est découverte à Passy. La Faculté de Médecine lui trouve des vertus curatives. L'abbé LE RAGOIS en deviendra propriétaire, la développera et contribuera à leur célébrité. Guillaume LE VEILLARD, Directeur des Eaux , contribuera à la renommée de l'établissement thermal. On venait faire des cures à Passy, jusqu'au jour où les sources tarirent. Les eaux d'Auteuil n'ont pas connu la même importance. Elles étaient reconnues ferrugineuses par la Faculté. Un établissement d'hydrothérapie permettait de venir soigner sa santé dans un cadre agréable. La Source QUICHERAT fut exploitée pratiquement jusqu'en 1925.
Mais sa vocation industrielle sera affirmée par la famille DELESSERT qui, par acquisitions successives, était devenue propriétaire de tous les terrains bordant le quai de la Seine et remontant jusqu'à la rue Raynouard.
Benjamin DELESSERT établira à Passy une fabrique de sucre de betterave et une filature de coton. Après sa mort en 1847, malheureusement cet immense domaine sera loti.
Je mentionnerai également, pour mémoire, le projet de NAPOLEON 1er concernant la Colline de Chaillot. L'Empereur souhaitait construire du Roi de Rome, entouré des Palais des Arts, des Sciences, de l'Université et des Archives. Les plans établis par PERCIER et FONTAINE étaient grandioses. La chute de l'Empire arrêta cette réalisation.
Sous NAPOLEON III, le visage de la Capitale va se transformer, HAUSSMAN avait compris que Paris éclatait. Il voulait donc utiliser ces petits villages et les introduire dans la ville, d'où la politique d'annexion de Chaillot, de Passy et d'Auteuil. Le Bois de Boulogne sera d'abord aménagé suivant la conception qu'avait donnée ALPHAND, NAPOLEON III décidera également de terminer le rond-point de l'Etoile et de porter à douze le nombre de voies partant de l'Arc de Triomphe. Le première voie ouverte sera celle de l'avenue de l'Impératrice, majestueuse avec ses 140 mètres, entre les habitations desservies par les contre-allées et précédées de jardins. L'architecte HITTORFF imagina la construction des Hôtels des Maréchaux. L'avenue de Saint-Cloud, aujourd'hui Victor Hugo, sera élargie de 36 mètres comme l'avenue du Roi de Rome devenue Kléber, l'avenue Joséphine, devenue Marceau et l'avenue d'Iéna. Auteuil sera désenclavé et relié au nouveau quartier de Passy par l'ouverture de l'avenue Mozart et de la rue Michel-Ange en sens inverse pour relier Auteuil à la Porte de Saint-Cloud.
Les conseils municipaux des villages ayant donné leur accord, la fusion s'accélèrera. La tradition des grands domaines disparaîtra. Il restera des hôtels particuliers, des villas et des voies privées qui permettent de garder l'impression de vivre dans un univers protégé (Villa Molitor, Villa Mozart, Villa Boileau, Villa Erlanger, Villa George Sand). Des rues nouvelles seront percées, les balcons autorisés avec des jardins d'hiver et, dans un arrondissement en pleine construction, on verra surgir de nouvelles architectures avec Hector GUIMARD, créateur de l'art nouveau, les frères PERRET, MALLET-STEVENS puis LE CORBUSIER. Une ligne de chemin de fer pénètrera jusqu'à Auteuil, venue de la gare Saint-Lazare.
Je mesure à cet instant tout ce que j'ai pu oublier ou laisser dans l'ombre. Je n'avais pas l'ambition de tout raconter mais seulement de vous entraîner dans un voyage dans notre passé, en témoignant ainsi une reconnaissance à ceux qui l'ont marqué et enrichi, en sachant éviter le temps de la nostalgie et en vous traduisant l'attachement que je porte à cette Histoire et la détermination que j'ai de préserver cette ville.
Pierre-Christian TAITTINGER
Ancien Ministre
Maire du 16ème Arrondissement